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Dossier : Gouvernance
d'entreprise
Gérard Hirigoyen
Professeur des Universités - Président de l'Université Montesquieu -
Bordeaux IV
L'article de G. Hirigoyen " Droit et
finance : de l'ignorance à la gouvernance " se propose d'explorer les
pistes ouvertes par l'intégration du droit dans les modèles de gouvernance
des entreprises. Il s'agit d'un sujet pointu et original bien peu abordé en
France.
L'apport fondamental en la matière est celui de O. Hart (1995), repris par La
Porta et Alïi (1997,1998). Contrairement à la conception traditionnelle
retenue depuis Modigliani et Miller, où les actifs financiers sont définis en
fonction des types de revenus qu'ils procurent à leurs détenteurs, Hart
considère que les actifs se caractérisent plutôt en fonction des droits
qu'ils confèrent à leurs propriétaires.
En retenant le comportement opportuniste du dirigeant, les droits deviennent
essentiels. Ils représentent les droits auxquels les dirigeants renoncent afin
de recevoir du financement. Dans une relation d'agence à trois acteurs : les
actionnaires, les créanciers et le dirigeant, le droit apparaît aussi comme
un des facteurs explicatifs des structures de financement et de géographie du
capital. Il contribue à expliquer les différents modes de gouvernance. Mais
dans ce cas, le droit se cantonne à une vision contractuelle dans laquelle il
n'y a qu'un groupe de contractants que tous les autres groupes doivent
nécessairement satisfaire. Dans cette vision, qui reflète le modèle de
l'agence, le droit des sociétés est conduit à considérer que les sociétés
doivent être gouvernées selon la norme de la primauté de l'actionnaire. Le
rôle fondamental des dirigeants est alors de maximiser la valeur actionnariale.
La démarche actuelle du management par la valeur s'inscrit d'ailleurs dans une
telle logique. Depuis quelques années, s'est développé un autre courant de
pensée qui s'oppose à la primauté de l'actionnaire pour des raisons
normatives. Dans cette perspective, les dirigeants doivent gérer leurs
sociétés en prenant en compte les autres ayants droit potentiels tels que les
salariés, les clients, les fournisseurs, les créanciers…
Dans cette gouvernance de partenariat, le droit des sociétés doit répondre
aux problèmes contractuels de la production en équipe en faisant en sorte que
le contrôle sur les actifs te les produits de la firme reste entre les mains
d'une hiérarchie interne à l'entreprise, dominée par un Conseil
d'administration indépendant des actionnaires. De ce fait, le cœur du contrat
de société est que toutes les parties prenantes soient d'accord pour céder
leurs droits de propriété à une hiérarchie qui fournit une médiation entre
les intérêts contradictoires.
Ainsi, la théorie des droits de propriété et contrôle, et donc les droits
des actionnaires, constitue le cœur de l'étude de la relation droit-finance.
Le débat sur le mode de gouvernance de l'entreprise et sur le modèle de
contractualisation résolu par le droit des sociétés, est d'une actualité
brûlante.
L'article de J. Caby intitulé "
Investisseurs institutionnels et gouvernance d'entreprise " permet
d'approfondir certains aspects évoqués dans l'article de G. Hirigoyen et, de
façon plus générale, nourrit le débat sur le rôle des investisseurs
institutionnels. Ces derniers ayant largement contribué au développement de
la gouvernance d'entreprise car celle-ci permet de s'assurer d'une meilleure
efficacité des dirigeants des entreprises dans lesquelles ils ont investi.
Cette action des investisseurs institutionnels et tout particulièrement des
fonds de pension revêt deux formes principales, négociée ou conflictuelle.
La forme négociée passe par des négociations informelles destinées à faire
évoluer la gouvernance des entreprises concernées. La forme conflictuelle, à
propos de laquelle on parle d'activisme, consiste à proposer des résolutions
aux assemblées générales d'actionnaires, généralement lorsque les
négociations ont auparavant échoué. L'article met en évidence à partir de
plusieurs exemples concrets et de résultats d'études empiriques que leur
influence sur la performance finale des entreprises reste mitigée.
Cette quête de la création de valeur pour les actionnaires a pu être
considérée comme excessive en raison notamment de sa focalisation sur les
résultats à court terme au détriment d'une efficacité à long terme. Cette
dernière considération pouvant d'ailleurs sembler contradictoire eu égard à
l'horizon d'investissement de futurs retraités.
L'auteur est ainsi conduit à examiner le mouvement sociétal de fonds qui
semble aujourd'hui mettre en avant la recherche d'un bien-être collectif qui
passe non seulement par la prise en compte de l'intérêt des actionnaires mais
aussi par celui de l'ensemble des partenaires de l'entreprise dans le cadre
d'une gouvernance partenariale. Les fonds éthiques de création relativement
récente, se proposent d'une certaine manière de répondre à cette demande
sociétale latente de régulation, mais en suivant les règles du marché.
L'article de J.P. Pichard Stamford traite de
" la légitimité du dirigeant ", thème essentiel s'il en est
puisque la légitimité apparaît pour le dirigeant comme une ressource
essentielle du pouvoir : il ne peut y avoir de pouvoir durable sans
légitimité. C'est donc à la fois un instrument de la cohésion de
l'entreprise et un outil au service de la marge de manœuvre managériale.
Dans un premier temps, l'auteur explore la perspective socialisée de la
légitimité du dirigeant, comme étant l'ensemble des normes qui encadrent son
action. Il s'agit de voir comment ces normes se construisent et peuvent être
instrumentalisées par le dirigeant. Dans un deuxième temps, il détaille les
stratégies de légitimation mises en œuvre par le dirigeant dont découle
l'interaction entre une légitimité externe et une légitimité interne (dans
l'organisation). Les stratégies externes supposent que le dirigeant respecte
les normes du secteur en choisissant une imitation distante des pratiques ou en
s'insérant dans les réseaux relationnels. Les comportements de rupture
normative sont également pris en compte. Les stratégies internes se centrent
sur les processus d'affiliation des salariés à l'organisation. Ces processus
sont destinés à asseoir l'autorité du dirigeant en combinant le discours
symbolique et le report direct des contraintes de la légitimité externe sur
le salarié.
Les travaux relatifs aux stratégies d'enracinement des dirigeants en faisant
directement mention des processus permettant aux dirigeants de se désengager
de l'entrelacs des contraintes externes, suggèrent que les dirigeants
disposent toujours d'une certaine latitude lorsque la légitimité devient
pouvoir. La question posée est alors celle de savoir si le pouvoir ainsi
gagné est durable et si la réputation ne devient pas le ressort essentiel du
pouvoir, puisque au terme de l'article, il apparaît que c'est toute
l'harmonisation des systèmes de légitimité interne et externe du dirigeant
qui passe par la notion de réputation, elle-même constituant un frein à
l'opportunisme.
L'article de J.-G. Degos, intitulé "
Comptabilité créative et gouvernance : dualité de l'image flatteuse et de
l'image fidèle " examine les relations d'agence en général et de
gouvernance en particulier entre les dirigeants, les actionnaires et les
partenaires très spécifiques que sont les experts comptables et les
commissaires aux comptes. Il rappelle que la comptabilité, pour les uns et
pour les autres n'est pas un objet neutre, mais un objet de négociation ou un
objet de conflit.
Les dirigeants d'entreprise, détenteurs du pouvoir, n'aiment pas qu'on leur
impose des contraintes extérieures, et dans leur stratégie générale, la
stratégie de communication, essentielle, les conduit à présenter de
l'entreprise qu'ils dirigent une image flatteuse, induisant l'opinion qu'ils
sont compétents. La comptabilité créative, représentée par l'ensemble des
techniques, des options et des espaces de liberté laissés par les textes
comptables, sans trop s'éloigner des exigences de la normalisation légale,
leur permet de faire varier le résultat ou de modifier l'aspect des documents
comptables et leur offre de nombreuses raisons d'atteindre cet objectif. Les
experts comptables et les commissaires aux comptes ont, eux, le devoir de
s'assurer que l'image donnée par la comptabilité de l'entreprise est une
image fidèle de la réalité. Les comptes annuels sont censés être établis
avec clarté et donner cette image fidèle, aussi fiable que possible, du
patrimoine, de la situation financière et des résultats des sociétés.
Il résulte inévitablement des problèmes de gouvernance, causés par la
rivalité des acteurs et la dualité des images données en représentation.
Ces relations sont d'abord étudiées par couple d'acteurs, puis
généralisées dans une représentation globale cherchant à décrire les
différents niveaux d'équilibre ou de déséquilibre, particuliers et
généraux.
Dans ce contexte dynamique, où la comptabilité créative semble être un
facteur important, mais plutôt négatif, le choix définitif d'une image,
fidèle ou flatteuse, projection des caractéristiques du système comptable de
la firme et expression du consensus des dirigeants, est sans cesse remis en
question.
Au total, quatre articles qui soulèvent des
questions importantes et qui y répondent souvent de façon originale. Les
thèmes abordés trouvent des développements dans l'actualité la plus
récente : rapport de la COB sur la communication financière des entreprises
en matière de création de valeur ; dimension sociale des problèmes de
gouvernance soulevés par les cas Danone, Marks et Spencer, AOM, Swissair,
Moulinex ; réforme du gouvernement d'entreprise en Allemagne…
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